L’Évangile de Matthieu
La poutre dans ton œil – Matthieu 7:3-5
Le chapitre 7 de l’Évangile de Matthieu se trouve dans la continuité directe du chapitre 6, c’est la suite du discours de Jésus-Christ, la continuité de son enseignement, où Jésus-Christ explicite différentes notions spirituelles importantes, comme le discernement, le jugement, les choses saintes, la prière, la porte étroite qui mène au Père, les faux prophètes, la mise en pratique de la Parole de Dieu.
Dans cette seconde étude du chapitre 7 de l’Évangile de Matthieu, on va lire les versets 3 à 5 dans lesquels, par l’hyperbole de la poutre et de la brindille, Jésus-Christ nous enseigne que l’on est souvent aveuglé par nos propres fautes, et c’est pourquoi il parle d’hypocrisie, mais on verra que ce mot, en grec, n’a pas le sens habituel qu’on lui connaît.
Rappelons que Matthieu adresse son évangile à des croyants qui connaissent les coutumes juives, et que son but est de montrer que Jésus est le Christ, le Messie annoncé par les prophéties. Il est certainement l’évangéliste qui fait le mieux comprendre que le Nouveau Testament est éclairé par l’Ancien Testament, lequel ne se comprend qu’à la lumière du Nouveau Testament.
³Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère, et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil ? ⁴Ou comment peux-tu dire à ton frère : Laisse-moi ôter une paille de ton œil, toi qui as une poutre dans le tien ? ⁵Hypocrite, ôte premièrement la poutre de ton œil, et alors tu verras comment ôter la paille de l’œil de ton frère.
Matthieu 7:3-5, Traduction Louis Segond
La paille et la poutre ! Quand on compare une poutre à une paille, on voit bien qu’il y a une différence de taille, et cette différence est énorme ! Ainsi, on arrive à saisir aisément les paroles de Jésus-Christ : celui qui a une poutre dans son œil se permet de juger celui qui une paille dans son œil. Littéralement, Jésus-Christ nous parle de la folie de celui qui va se préoccuper des fautes et des défauts d’autrui, alors que lui-même est aveuglé par ses propres péchés, qui sont plus grands et nombreux que celui qu’il vient reprendre.
Finalement, Jésus-Christ nous parle d’une vérité humaine : on juge souvent l’autre parce que soi-même on possède le même défaut que l’on remarque chez l’autre. En effet, on ne peut juger que de ce que l’on connaît, et l’on va remarquer plus facilement les défauts chez l’autre que si soi-même on possède les mêmes défauts. C’est pour cela, et l’on se rappelle l’étude précédente, on ne doit pas juger la personne, mais on doit juger ce qu’elle dit, c’est-à-dire confronter ce que l’on entend à la Parole de Dieu. Il est là le véritable jugement, car le jugement de la personne revient à Dieu. Car, dès qu’on juge une personne, c’est que quelque part, on connaît ce défaut, car il est en nous, ou cette faute, car on l’a déjà commise.
Jésus-Christ nous parle d’hypocrisie, mais on va voir que le sens de ce mot a été détourné, car il ne s’agit pas d’hypocrisie dans le sens qu’on lui connaît aujourd’hui, c’est-à-dire l’attitude consistant à dissimuler son caractère ou ses intentions pour flatter ou inspirer confiance, à feindre des opinions ou des vertus qu’on n’a pas. Aujourd’hui, le mot hypocrisie est synonyme de fausseté, de duplicité, de fourberie, et il a même été assimilé au pharisaïsme. Qu’en est-il de son sens premier ? Car oui, ce mot découle du grec ancien, comme on va le voir.

On se souvient aux versets précédents, les versets 1 et 2, Jésus-Christ : « Ne portez de jugement contre personne… », on est dans la continuité de cet enseignement. Jésus-Christ explique pourquoi il ne faut pas juger de la personne, c’est pour cela qu’on devrait plutôt lire : « De plus, toi qui vois la paille qui est dans l’œil de ton frère… »

Donc, on comprend que l’on va regarder quelque chose de minime chez l’autre, un petit truc, et l’on va croire qu’on doit ôter cette petite chose, ce petit défaut, chez l’autre, pour l’affranchir du mal, pour le délivrer du mal, pour le rendre libre. On peut y voir une sorte d’évangélisation forcée.

Ainsi, métaphoriquement, on va regarder à la connaissance de l’autre, à la petite chose que l’autre connaît, à cette petite chose qu’il a à l’esprit, donc ce petit défaut, ou cette petite connaissance, conviction, avis, opinion de l’autre, qu’on va essayer d’extirper en lui pour l’en délivrer.
On se rappelle que l’œil est la lampe de notre corps (cf. étude 44, Matthieu 6:22-23). Nous avions dit que ce mot ὀφθαλμός – ophtalmos vient du verbe ὀπτάνομαι – optanomai qui signifie voir, regarder et aussi se laisser voir, apparaître. Qui se laisse voir ? Dieu.
En grec ancien, ce mot ὀφθαλμός – ophtalmos, par analogie, désigne l’œil de la vigne, c’est à la dire le bourgeon, ainsi que le trou pratiqué sur la branche de certaines plantes pour greffer. Ainsi, ce l’on regarde va soit nous greffer au monde, soit à Dieu.
On comprend alors que l’on va regarder et juger chez l’autre cette petite opinion, cette petite connaissance, cette petite chose qu’il laisse voir et que l’on va juger comme mauvais, et qu’on va essayer de l’en libérer.

Cependant, on remarquera que le mot ἀδελφός – adelphos est composé de la lettre α – a dont l’origine est hébraïque et découle de la lettre א – alèf qui désigne le Un, Dieu, le commencement. D’ailleurs, Jésus-Christ a dit : « Je suis l’alpha et l’oméga » (Apocalypse 1:8), et de δελφός – delphos, le peuple de Delphes, les fils de Poséidon.
Littéralement, le frère est celui que Jésus-Christ a arraché de l’idolâtrie de ce monde pour le rendre fils de Dieu. C’est pour cela que l’on dit que nous sommes frères en Christ. Ici, il est donc question de regarder à la toute petite chose d’un frère en Christ, c’est-à-dire de celui qui est dans la foi en Christ. Et c’est ainsi que l’on revient à cette parole : « Faites accueil à celui qui est faible dans la foi, et ne discutez pas sur les opinions » (Romains 14:1) et sa suite « Ne nous jugeons donc plus les uns les autres ; mais pensez plutôt à ne rien faire qui soit pour votre frère une pierre d’achoppement ou une occasion de chute » (Romains 14:13).
C’est bien de mon frère qu’il s’agit, dans le sens adelphos, fils de Dieu, frère en Christ, que je ne dois pas juger, car tous sont en apprentissage, tous sont sur le chemin qui mène vers Dieu, tous sont guidés par l’Esprit de Dieu, et tous cheminent à leur rythme, selon le rythme de Dieu, et selon ce que l’Esprit de Dieu les amène à travailler pour grandir dans la foi. Cela est l’affaire de Dieu, pas de la nôtre.

La conjugaison montre que Jésus-Christ s’adresse à chacun de nous en particulier, en nous disant « tu ». Et toi, celui qui voit la brindille, la petite chose, dans l’esprit de ton frère, et qui le juge, ne vois-tu pas la poutre qu’il y a dans ton œil ?
Le verbe κατανοέω – katanoéo prend le sens de se mettre dans l’esprit, de comprendre, d’observer, de remarquer, de considérer, de regarder à sa propre connaissance, de réfléchir.
Ainsi, littéralement Jésus-Christ dit : toi qui regardes la petite faute, ou la petite mauvaise opinion ou croyance de ton frère, considère d’abord tes propres fautes, ta propre mauvaise opinion et réfléchis à ton propre péché.
Et comme il y a la négation absolue, se regarder soi-même est vraiment quelque chose que l’on refuse de faire, et à ce moment où l’on juge son frère, on ne regarde absolument pas à l’intérieur de soi-même pour considérer si l’on est nous même dans l’erreur.
Ce verbe κατανοέω – katanoéo est composée de la particule κατα – kata qui signifie depuis, contre et du verbe νοέω – noéo qui signifie percevoir avec l’esprit, comprendre, avoir la compréhension de, faire attention à.
Ainsi, on remarque la petite chose qui cloche chez l’autre, mais on ne comprend pas, on ne perçoit pas, on ne réfléchit pas à notre grande chose qui cloche chez nous.

Ainsi, la petite chose qui cloche et que l’on va remarquer chez l’autre, on a ce défaut en plus gros et grand chez nous.

Il s’agit de celui qui ne regarde pas à sa propre faute, mais qui considère la petite faute de son frère, que Jésus-Christ interpelle en l’appelant hypocrite.
En grec ancien, ce mot ὑποκριτής – hupokrites signifie celui qui donne une réponse, qui interprète les songes, qui récite ou déclame un texte. Dans certains textes, il a été traduit par devin ou prophète.
Littéralement, on devrait lire « toi qui récites un truc que tu as appris, qui donnes un avis que tu as entendu ou qui interprètes ce que tu crois avoir vu ou compris, ôte premièrement la poutre de ton œil, car tu es en train de dire n’importe quoi. »
Ici, on n’est pas dans la vie de l’esprit, mais dans la vision du monde. On donne une opinion, un avis, on récite quelque chose que l’on a entendu, et qui vient d’une opinion humaine, d’un avis humain, d’une pensée humaine.
Souvent on se forge un avis ou une opinion par rapport à ce que l’on entend autour de soi, les médias, par rapport aussi à l’éducation familiale et scolaire que l’on a reçue, et ce sont ces avis et opinions que l’ego retient et nourrit, car ils viennent du monde. Souvent, aussi, ces avis et opinions que l’on s’est forgés deviennent, dans notre conscience, des vérités. Et comme on ne discute pas des opinions des autres, on ne doit pas imposer ses propres opinions ou avis.
De plus, il y a une notion d’être devin. Comment peut-on connaître parfaitement les avis et les opinions des autres ? Comment peut-on connaître ce que l’autre pense réellement ? Personne n’est devin, seul Dieu lit les cœurs, seul Dieu connaît nos pensées.
Ce n’est que plus tard, avec la Septante, que le mot ὑποκριτής – hupokrites a pris le sens qu’on lui connaît aujourd’hui, c’est-à-dire le sens d’être fourbe, de jouer un rôle… Et l’on rappelle que la Septante est une traduction très orientée politiquement de l’Ancien Testament en hébreu réalisée par des juifs hellénistes en grec pour sauver des juifs. Le but de cette traduction était de plaire au pharaon de l’époque et aux dignitaires grecs, afin d’éviter l’extermination des juifs. Ce texte n’a jamais eu pour but d’être un texte d’étude, et pourtant… beaucoup de nos traductions françaises découlent de ce texte, et nombreux sont les théologiens des différentes religions chrétiennes qui s’appuient sur ce texte pour étayer leurs interprétations de la Parole de Dieu et tenter d’expliquer leurs erreurs d’interprétations les plus folles.
Or, à l’origine, l’hypocrite était celui qui donnait son opinion, son avis qu’il avait fondé sur des pensées humaines. L’hypocrite était aussi le prophète qui interprétait les textes selon son propre jugement ou qui déclamait, récitait, ce qu’on lui avait appris. Et l’on retombe sur nos théologiens religieux et leurs erreurs d’interprétations. L’hypocrite était donc celui qui réfléchissait selon la pensée du monde et non guidé par l’Esprit de Dieu. Il est aussi celui qui interprète les songes des autres selon des théories humaines. Enfin, l’hypocrite est aussi celui qui fonde ses opinions et ses connaissances sur des connaissances humaines, des théories humaines, des idéologies humaines… qui ne sont pas forcément folles ou complètement fausses, mais qui sont des réflexions qui ne s’appuient pas sur la Parole de Dieu.
On retrouve ce mot ὑποκριτής – hupokrites en Matthieu 22:18 : « Jésus, connaissant leur méchanceté, répondit : Pourquoi me tentez-vous, hypocrites ? »
Dans ce passage, Jésus-Christ répond à des pharisiens qui avaient réfléchi à un moyen pour Le confondre. Et ils avaient trouvé comme moyen d’envoyer leurs disciples hérodiens pour lui poser cette fameuse question : « est-il permis, ou non, de payer le tribut à César ? »
Dans ce passage, Jésus-Christ les appelle hypocrites, car ils ont réfléchi en eux-mêmes à un moyen de Le confondre, car dans leurs pensées humaines, dans leurs réflexions, il fallait pousser Jésus-Christ à la faute afin de montrer aux gens qu’Il n’était pas celui qu’Il prétendait être, c’est-à-dire le Fils de Dieu, le Messie prophétisé par les Écritures et que tous les juifs attendaient, car Il n’était pas infaillible et n’avait pas réponse à tout. Le procédé est machiavélique, et il est mis en place dans le but de faire tomber Jésus. Pourquoi ? Parce que Jésus-Christ les mettait en face de leurs erreurs d’interprétations et contradictions, et les pharisiens voulaient garder le pouvoir religieux.
D’ailleurs, en Matthieu 23, plusieurs fois Jésus-Christ appelle les pharisiens ὑποκριτής – hupokrites, car effectivement, ils avaient interprété les Écritures selon leurs propres pensées, pour asseoir politiquement et religieusement leur pouvoir. Et toutes ces interprétations humaines des Écritures ont donné lieu à ce que l’on appelle Le Talmud, des interprétations de la Parole de Dieu selon des réflexions humaines. C’est d’ailleurs pour cela que ce mot ὑποκριτής – hupokrites a très vite été assimilé au pharisianisme. Aujourd’hui, et sachant maintenant son véritable sens, on peut aussi le rapprocher de tous ces théologiens religieux, prêcheurs, chefs religieux, prophètes… qui interprètent la Parole de Dieu pour qu’elle colle à leurs convictions, doctrines, idéologies, opinions ou avis.
On retrouve ce même mot ὑποκριτής – hupokrites dans l’épisode de la guérison d’une femme le jour du shabbat en Luc 13:10-17 : « Jésus enseignait dans une des synagogues, le jour du shabbat. Et voici, il y avait là une femme possédée d’un esprit qui la rendait infirme depuis dix-huit ans ; elle était courbée, et ne pouvait pas du tout se redresser. Lorsqu’il la vit, Jésus lui adressa la parole, et lui dit : Femme, tu es délivrée de ton infirmité. Et il lui imposa les mains. À l’instant elle se redressa, et glorifia Dieu. Mais le chef de la synagogue, indigné de ce que Jésus avait opéré cette guérison un jour de shabbat, dit à la foule : Il y a six jours pour travailler ; venez donc vous faire guérir ces jours-là, et non pas le jour du shabbat. Hypocrites ! lui répondit le Seigneur, est-ce que chacun de vous, le jour du shabbat, ne détache pas de la crèche son bœuf ou son âne, pour le mener boire ? Et cette femme, qui est une fille d’Abraham, et que Satan tenait liée depuis dix-huit ans, ne fallait-il pas la délivrer de cette chaîne le jour du shabbat ? Tandis qu’il parlait ainsi, tous ses adversaires étaient confus, et la foule se réjouissait de toutes les choses glorieuses qu’il faisait. »
Là encore, Jésus-Christ appelle le chef de la synagogue hypocrite, car il avait interprété la Parole de Dieu et complètement détourné le sens même du shabbat.
Ce qu’il faut comprendre de cet enseignement de Jésus-Christ, c’est qu’il ne faut pas porter un jugement sur son frère, sur son prochain, qui soit issu de notre propre réflexion humaine, de notre propre interprétation de la Parole de Dieu, de notre propre avis que l’on peut avoir ou bâtir sur ce que l’on entend, par un pasteur ou un prêtre ou un prophète. Et qu’avant de vouloir corriger son prochain sur la petite faute, ou le petit défaut que l’on voit chez lui, regardons à l’intérieur de nous même et corrigeons d’abord toutes les erreurs d’interprétations sur lesquelles nous avons forgé nos propres opinions, tous nos défauts, nos fautes, nos péchés. Car si l’on voit le plus petit défaut chez l’autre, c’est que nous avons ce défaut en bien plus gros à l’intérieur de notre corps.
Et finalement, Jésus-Christ nous invite à regarder à l’intérieur de nous-mêmes, à nous examiner afin d’ôter, d’extirper tout ce qui n’est pas conforme à la Parole de Dieu, tous ces mauvais avis que l’on s’est forgés et que l’ego nourrit, toutes ces mauvaises connaissances ou mauvaises croyances que l’on garde, toutes ces fausses doctrines que l’on suit… avant d’aller porter un jugement sur son prochain. Et comme ce travail prend le temps d’une existence sur Terre, comprenez que le jugement du prochain ne nous appartient pas, mais il appartient à Dieu.
Que Dieu vous garde et vous bénisse.

